Les Nouveaux vignobles
© Vianney Huguenot

Les nouveaux territoires français du vin

Gastronomie & Vins | Par Vianney, le 5 novembre 2020

Le vin change ! Sa culture et ses modes d’élaboration évoluent. La cause principale ? Nous commençons à bien la cerner : le réchauffement climatique, constaté notamment par l’avancement des périodes de vendanges (un mois d’avance en Bourgogne ou dans le Val de Loire, trois semaines dans le Bordelais, « dans le sud, les grappes ont commencé à prendre de la couleur dès juin, du jamais-vu »). Ce réchauffement de la terre – que plus personne ne conteste – n’a pas fini de bouleverser nos déplacements, nos façons de travailler, de partir en vacances, tout simplement nos modes de vie. Vignerons, œnologues, scientifiques, comités interprofessionnels s’adaptent dans les régions traditionnellement viti-vinicoles. Certaines étudient par exemple l’implantation de nouveaux cépages, mieux adaptés : « Dès 2009, dans le Bordelais, le Comité Interprofessionnel des Vins du Bordelais a soutenu la mise en place d’un vignoble expérimental avec 52 cépages provenant de France et de l’étranger pour évaluer leur potentiel. Dix ans après, ce travail commence à payer ».

« Les températures plus chaudes, l’air plus sec ainsi que les épisodes de canicules perturbent le fonctionnement des vignes et affectent la composition des raisins. Dans trente ans, les vins risquent d’être encore plus concentrés, plus riches en alcool et moins acides qu’aujourd’hui », explique Nathalie Ollat, ingénieure de recherche à l’INRAE (Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement). Une vaste réflexion est en cours. Elle n’a pas encore complètement atteint le grand public et porte sur des aspects différents : de nouveaux cépages à l’étude mais aussi de nouvelles pratiques agronomiques : « taille de la vigne plus tardive, meilleure gestion des sols (paillage, enherbage entre les rangs), repenser la densité des vignes dans les parcelles… et pourquoi pas introduire oliviers, merisiers ou pêchers dans les rangs. Des expérimentations en cours dans le sud de la France confirment le rôle tampon des arbres (moins de gel et de chaleur) ».

Les vins de Pays du Calvados classés en Indication Géographique Protégée (IGP)

Autre effet du réchauffement : la création de nouveaux vignobles. Probablement d’ici cinq, dix, quinze ans, parlera-t-on de routes des vins… de Bretagne, de Normandie, des Hauts-de-France. Plutôt une bonne nouvelle !

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Les nouveaux territoires du vin se dessinent sur une juxtaposition de deux cartes étonnantes, établies par Libé-Labo. La première évoque le climat actuel et signale les régions viticoles traditionnelles : grosso-modo, un large sud-ouest, les vallées de la Loire et du Rhône, le pourtour méditerranée et l’Alsace et son célèbre micro-climat. La deuxième carte est une projection climatique « entre 2041 et 2070 », c’est-à-dire demain ! Toute la France sera concernée par l’activité viticole, y compris – et c’est là le résultat le plus marquant – par une extension au nord et nord-ouest de la France et une généralisation sur l’est, en plus des fameux vins de Champagne et d’Alsace. À l’intérieur des régions viticoles anciennes, on regarde la possibilité, notamment en montant en altitude, d’investir de nouveaux lieux : « Dans le Languedoc-Roussillon, les vignobles commencent à remonter les pentes des Cévennes, d’autres s’installent sur les terrasses du Larzac ». Dans les nouvelles, il se dit et se répète qu’impossible n’est pas français. En Normandie, réputée pour son cidre et son calva, de minuscules parcelles, souvent associatives, produisent du vin depuis vingt ans. On change aujourd’hui de braquet et on renoue avec une tradition du XIXe siècle… quand on buvait le vin de la baie du Mont Saint Michel. À Saint-Pierre-sur-Dives, à une quarantaine de kilomètres des villages vacances et hôtels clubs Cap France du Calvados, cela fait vingt ans que l’histoire viticole est revisitée et que l’on produit du Vin de pays du Calvados. Il est désormais classé en IGP (Indication Géographique Protégée) : le domaine des Arpents du soleil revendique un sol « très proche des meilleurs sols viticoles de la Côte-d’Or et en particulier de celui du Chevalier-Montrachet, grand cru de la Côte de Beaune ». Des visites guidées (payantes), et possiblement adaptés à des groupes, sont organisées. Renseignez-vous préalablement sur les conditions d’accueil et les horaires qui peuvent varier en cette période de confinement. À 80 km de là, Le Havre a replanté il y a cinq ans, sur un espace communal, 3000 pieds de vigne. Ludovic Messiers, formé en Champagne, a fondé en 2015 l’Institut des vignes de l’estuaire de Seine : « L’association regroupe des passionnés de vins et de bulles dont le partage des connaissances favorise l’implantation de Chardonnay en estuaire de Seine. L’histoire débute en 2014 à Sainte-Adresse, un terrain en bord de mer sur lequel sont plantés des pieds de Chardonnay champenois, suivi de l’abbaye de Graville au Havre, puis Etretat et Fontaine la Mallet ».

À Quimper ou sur la presqu’île de Rhuys, on renoue avec la grande tradition de la vigne.

En Bretagne, la réimplantation de la vigne n’est pas non plus une histoire de la dernière pluie. À Quimper, à 40 km de l’Hôtel Club Ker Beuz, dès le début des années 2000, une petite association voit le jour, celle des habitants du Braden. Sur une surface de 2500 m², quelques bénévoles « sèment » Chardonnay et Pinot gris. Toutes les étapes, de la cueillette à l’étiquetage en passant par la vinification, sont franchies de manière artisanale et dans la bonne humeur bien connue des réunions associatives. La mairie s’est engagée également dans le processus. Ce n’est pas le seul exemple de vignoble breton (on met bien sûr Nantes à part, grande terre de Muscadet et pas vraiment dans les nouveaux vignobles). Dans le golfe du Morbihan, on comptait 2000 hectares de vignes à la fin du XIXe siècle, puis plus rien au milieu du XXe… et ça revient ! À Sarzeau, par exemple, à 6 km du village vacances La Pierre Bleue, 27 000 pieds ont été plantés en mai dernier : « Les plantations sont composées de Chardonnay à 50%, de Chenin à 25% pour produire du vin blanc, et de 25% de Cabernet franc pour du rosé et du rouge. Labellisée AB – Agriculture Biologique – la première vendange devrait avoir lieu en 2023 pour une mise en bouteille en 2024 ». Ce retour aux vignes de certaines régions ne correspond pas seulement à une évolution climatique, mais plus simplement une évolution législative élargissant, depuis 2016, l’autorisation d’implanter de nouvelles vignes en France à des fins commerciales.

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On s’active également dans les Hauts-de-France à redorer la flamme du jaja. Dans la Somme, à Terramesnil, entre Abbeville et Arras (et à 80 km du village vacances de Stella Maris), c’est un céréalier qui, pour se diversifier, a planté les cépages Pinot noir et Chardonnay. Il rallume une tradition disparue il y a plus de deux siècles. Les premières vendanges se sont déroulées l’an dernier, donnant un raisin sucré à souhait. « C’est magique », résume l’épouse de l’agri-viticulteur. Les petits nouveaux de la viticulture s’organisent et se réunissent en comité. Sur les Hauts-de-France, ils ambitionnent rapidement la plantation de 200 hectares : « Notre objectif est de produire à terme un million de bouteilles d’un vin de qualité, de cépage Chardonnay, avec une certification Haute Valeur Environnementale ». L’un d’eux ramasse en trois mots l’ensemble des enjeux et des envies : « La vigne représente à la fois un moyen de renouer avec une agriculture plus manuelle et plus proche du consommateur et de s’adapter au changement climatique. Les betteraves ont énormément souffert cette année. On attend 25 à 30% de rendement en moins à cause de la sécheresse. A l’inverse, la vigne n’a pas du tout souffert, c’est une culture beaucoup plus adaptée à des conditions extrêmes ».

Un autre challenge les attend, celui de la commercialisation, des labellisations, de la réputation de leurs vins. Les vieux vignobles, probablement, les guettent au tournant tout en espérant leur succès… qui aura valeur d’encouragement – pour tous – à produire différemment. Une question se balade dans le milieu : vont-ils nuire à l’image, excellente, des vins français en AOC – Appellation d’Origine Contrôle ? Non ! Et ils seront certainement, un jour, eux-mêmes en AOC. En attendant, pour sortir des sentiers et vignes battus, ne manquez pas de vous mijoter un périple du genre « Route des nouveaux vignobles ». Les dégustations vous fileront un petit air d’aventurier et vous n’êtes pas à l’abri de très belles surprises.

Vianney Huguenot

Journaliste, hexagone-trotter, également chroniqueur en radio, animateur en télévision et auteur au Petit Futé, il sillonne la France depuis plus de vingt ans, alternant les coins méconnus et les pépites incontournables du tourisme français.